L'efficacité est devenue une valeur de la technique. Inefficace?

L’efficacité consiste à agir de façon à atteindre l’effet ou le résultat attendu. Capacité, compétence, puissance, rapidité, suractivité, technicité, action, rendement, productivité sont des mots de sens voisins qui montrent bien que la notion d’efficacité est souvent rattachée à celle de la performance. Cette proximité entre efficacité et performance signifie-t-elle qu’être efficace passe nécessairement par la recherche de l’efficacité maximale ?

L’étude des écosystèmes naturels montre que la durabilité d’un système de flux complexes provient de l’équilibre entre efficacité (capacité à fonctionner de manière à maintenir son intégrité dans le temps) et résilience (capacité à survivre à une perturbation). La résilience d’un système est améliorée par une plus grande diversité et un plus grand nombre de connexions entre ses agents. A l’inverse, la recherche de l’efficacité maximale réduit la diversité et la connectivité, rendant le système fragile au point de pouvoir s’écrouler. Efficacité et résilience agissent donc comme deux pôles opposés entre lesquels il faut trouver un équilibre optimal, par exemple réduire l’efficacité en encourageant la diversité et la connectivité pour assurer une plus grande résilience de l’ensemble. Ceci peut s’appliquer à tout système complexe, les réseaux informatiques ou électriques, les systèmes financiers ou monétaires, ou encore la société. Le problème du monde moderne est que la recherche de l’efficacité maximale est devenue une finalité, alimentée par une course technologique toujours plus rapide.

Jacques ELLUL, grand penseur de la technique du XXe siècle, définit la technique comme « la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». La technique ne cessant de s’auto-accroitre, elle substitue ses propres valeurs dont l’efficacité (mais aussi l’utilité, la croissance économique, le progrès ou le travail), aux valeurs humanistes, républicaines ou religieuses.

L’efficacité est devenue une valeur de la technique ce qui appelle une réflexion et un débat sur la question clé de place de la technique dans notre société. La délégation à la technique est totalement déresponsabilisante individuellement et collectivement, et ne nous permettra pas de résoudre nos crises et en premier lieu la crise écologique.

Par exemple, la transition énergétique. Elle est restée, lors du débat national, un projet techno-centré. Or les différents scénarios d’évolution montrent que la mise en place de technologies performantes sans participation active des usagers ne suffira pas à réduire significativement notre consommation d’énergie et à limiter notre impact sur le changement climatique.

La toute puissance de la technique fait courir le risque d’une perte de contrôle de l’évolution humaine avec l’avènement d’un « robot-sapiens » ou « homme augmenté » engagé dans une course à l’efficacité/performance individuelle. Comment cette évolution pourrait-elle être la clé du bonheur alors qu’il est évident qu’elle engendrerait clivage et inégalités ?  Comment croire au préjugé qui consiste à dire que « ce n’est pas la technique qui est mauvaise mais l’usage qu’on en fait » quand la technique n’est plus positionnée comme un moyen mais comme une finalité ?

L’essor du numérique et des TIC qui sont au cœur des évolutions technologiques, nous met face à un paradoxe : alors que les machines risquent de nous déshumaniser, Internet et les réseaux sociaux favorisent l’innovation sociale, le lien social et la connectivité, la participation et la contribution, ainsi que la diversité. L’intelligence collective peut nous permettre de concilier ces deux antagonismes : avec l’aide des réseaux numériques, réfléchir et définir le sens que nous voulons donner à l’innovation technologique (l’innovation jusqu’où et pourquoi) et le faire ensemble (cohésion sociale, partage du projet), pour trouver le bon équilibre entre l’efficacité des technologies et la capacité de notre société à être résiliente.

L’humain doit être remis au centre du futur que nous voulons construire, sans céder aux sirènes d’une idéologie du bonheur ou de la promesse d’une vie quasi éternelle au nom de laquelle certaines orientations technologiques devraient être prises automatiquement. Il y a urgence de penser et s’approprier collectivement les évolutions technologiques. La question de l’efficacité comme valeur de la technique rejoint le sujet récurrent de la gouvernance participative : oui à l’efficacité permise par les avancées technologiques mais sans la déléguer à la technique, en nous donnant les moyens d’une efficacité maitrisée c’est à dire « gouvernée » avec la participation de tous.

Caroline Alazard