L'ancrage local des entreprises se conjugue au pluriel

Article paru dans la Lettre N°58 de SOL ET CIVILISATION - octobre 2016

ORÉE est une association multi-acteurs dont la mission est de favoriser une gestion intégrée de l'environnement à l'échelle des territoires. ORÉE a créé en 2013 un Groupe de Travail sur l’ancrage local des entreprises, qui réunit régulièrement près de 30 organisations de toutes tailles et configurations.
Le groupe de travail a été créé au moment de l'effervescence autour du Made in France. Dans le même temps, l’article-225 1 sur le reporting RSE commençait à être mis en application par les entreprises, avec une difficulté à aborder les indicateurs sur l'impact territorial de leurs activités. Dans ce contexte, fallait-il rester sur le terrain du "reporting d'impact" en développant un indicateur appropriable facilement par les entreprises ? Fallait-il plutôt s'ancrer dans l'actualité en aidant les entreprises à valoriser un "engagement protectionniste soft" ?
Notre choix a été de focaliser les travaux sur le potentiel économique de l'ancrage local, en d'autres termes : quel est le "retour sur investissement" des démarches d'ancrage local (intérêts économiques des entreprises) et quelle est la création de valeur qui en résulte pour leurs territoires d'implantation ?
La réflexion d'ORÉE s'est structurée autour de 3 problématiques :
• Création de valeur économique : Quels sont les bénéfices et logiques économiques des entreprises ancrées localement ?
• Valeur ajoutée territoriale : Au-delà des bénéfices économiques pour l'entreprise, l'ancrage local génère-t-il des avantages partagés avec les parties prenantes locales ?
• Coopération territoriale : Comment se concrétisent les relations entre les entreprises et leurs territoires d'implantation ?

Une enquête qualitative "à dire d'acteurs" a été menée auprès de 9 entreprises adhérentes parmi lesquelles des entreprises multinationales et de taille intermédiaire, publiques et de droit privé, industrielles et de services. Cette enquête a mis en évidence 4 enjeux pour les entreprises lorsqu'elles décident de s'inscrire dans leurs territoires d'implantation : image & réputation, droit d'exercer, innovation & marché, co-production de ressources communes.
Toutes les entreprises interrogées ont une RSE structurée, développent des coopérations territoriales en s'inscrivant dans un temps long. Pourtant, elles se distinguent entre-elles par la nature et l'intensité de leurs interactions avec les territoires :
• 1er enseignement-clé : Toutes les entreprises déclarent que leur 1er bénéfice est le développement de leur capacité d'innovation. Mais ce sont les entreprises les plus ancrées localement (du fait de leurs actions), qui innovent le plus. Ce faisant, elles deviennent davantage coproductrices de ressources locales.

• 2ème enseignement-clé : Ces entreprises développent des ressources qui leur profitent en profitant à tous, à la fois des ressources objectivées (compétences, filières locales d’approvisionnement, aménagement du territoire) et des ressources plus immatérielles (connaissance et confiance des parties prenantes locales, coopération interentreprises, coopérations avec les collectivités locales).

• 3ème enseignement-clé : Leurs motivations économiques vont au-delà de l'obligation et l'image : intelligence économique, différenciation, valorisation marketing/ventes, développement de l'innovation.

Ces résultats ont conduit ORÉE à faire l'hypothèse d'un parcours d'ancrage local, l'entreprise passant des stades successifs à la façon d'une pyramide de Maslow, pour arriver à un stade d'interdépendance :

Cette étude ayant aussi mis en évidence l'absence d'outils de pilotage et de valorisation de l'ancrage local, ORÉE a engagé avec ses adhérents membres du Groupe de Travail, la co-construction d'un indicateur d'interdépendance des entreprises à leurs territoires. La méthodologie qui est en cours de test par des entreprises volontaires, doit permettre une autoévaluation accessible. Le champ d'application concerne l'activité de l'entreprise sur le périmètre géographique qu'elle juge pertinent. La grille d'analyse comprend une vingtaine de critères qui visent à évaluer le niveau d'interaction et de coopération avec les acteurs du territoire. Ces critères se répartissent sur 4 axes : Stratégies d'innovation et de marché – Ancrage social et économique – Co-production de ressources communes – Gouvernance.
Destinés à être partagés, les travaux d'ORÉE seront publiés dans un livre blanc en 2017.

Le développement et la performance des entreprises dépendent des ressources disponibles sur les territoires. Réciproquement, les ressources territoriales augmentent quand les entreprises entrent dans des logiques d'écosystème. Les interactions et la coopération qui en découlent, favorisent le développement d'un "capital commun" territorial qui renforce l'ancrage local des entreprises, améliore la performance économique des territoires et leur attractivité.
Dans cette configuration, la question n'est plus : Que peut faire ce territoire pour mon entreprise ? La question n'est plus seulement : Comment orienter activités et processus de décision pour engager mon entreprise dans une interaction constructive avec ses parties prenantes ?
La question devient : Quelles coopérations mon entreprise peut-elle développer pour faire grandir un "capital commun" durable qui renforcera sa performance économique et lui permettra de durer ? En agissant ainsi, les entreprises tirent parti du "capital commun" accumulé pour développer de nouvelles alliances et s'enrichir de savoir-faire pour innover. En retour, elles irriguent le terreau dans lequel elles évoluent. Elles peuvent plus facilement comprendre et s'approprier les enjeux des territoires pour participer à la résolution des problématiques locales, économiques, sociales et/ou environnementales. In fine, ces entreprises sont les mieux placées pour sécuriser et améliorer leur environnement dans le sens d'une économie soutenable.

Les travaux d'ORÉE tendent à montrer que plus l'entreprise est ancrée localement, plus elle en retire de la valeur économique qui lui profite en profitant à tous. RSE et intérêts économiques/stratégiques peuvent se rejoindre au service d'une performance globale. Et si bientôt, la valeur de la RSE allait se trouver dans la capacité à coopérer et à créer du "capital commun" ?

Caroline Alazard, présidente du Groupe de Travail Ancrage local des entreprises - OREE